Non, au Maroc, on ne te traite pas comme un insecte

Hachim FADILI

avocat à Paris

Curieux que ce reportage d’avril 2020 sur le Maroc, du mensuel critique d’informations et d’analyse Le Monde Diplomatique – qui se définit comme un journal rigoureux -, où s’entremêlent retard dans l’éducation, ligne TGV qui fait polémique, économie de rente et de monopoles divers, climat délétère et répression contre le « hirak », le tout saupoudré de rêve de dignité et de surdité du palais.

Afin de ne pas s’égarer dans les approximations et autres raccourcis opérés par l’auteur, les présentes observations porteront sur trois points : une analyse formelle du reportage prétendu, une réponse critique, et une réflexion sur la (l’im)posture intellectuelle.

L’ANALYSE FORMELLE

Au Maroc, « on te traite comme un insecte ».

Le titre est aussi racoleur qu’accrocheur. Mais au Maroc, en à peine cinq jours, 13 millions de masques ont été distribués. Depuis début avril, le masque se vend au prix de 80 centimes de dirham l’unité, soit environ 7 centimes d’euro.

« Où va le Maroc ? Personne ne sait répondre à cette question. Pas même le roi Mohammed VI. ».

Dès la première phrase, le ton partial est affiché d’entrée : l’impression d’une errance collective et de l’égarement du vingt-troisième monarque d’une dynastie forte de trois siècles, confine à la démence d’une nation pourtant ancienne de plus d’un millénaire. Et qui appellerait à son tour une interrogation : où va la France ? Et une réponse : personne ne sait répondre à cette question. Pas même le président Macron.

« Dans leurs derniers rapports, la Cour des comptes, la Banque Al-Maghrib (la banque centrale) et le Conseil économique, social et environnemental (CESE), ont tous trois alerté sur les problèmes structurels du pays. »

Pour ce qui est énoncé à titre démonstratif et illustratif, aucune date des rapports n’est indiquée, aucune référence n’est précisée et aucun extrait n’est cité.

« le premier ministre Saadeddine El-Othmani posait tout sourires (sic) devant une superbe pâtisserie ornée d’un nombre : « 53 », comme la place du Maroc au classement Doing Business – ou « indice de facilité de faire des affaires » – 2020, établi chaque année par la Banque mondiale. Le royaume y a progressé de sept rangs ».

Occultant le fait qu’il s’agit d’un rapport aux méthodologie, instrument d’enquête, articles de recherches et séries de données aussi précis que mondialement reconnus, avec condescendance, l’attention de l’auteur est pointée sur une pâtisserie dont le qualificatif « superbe » ne masque aucune ironie portant discrédit. Et par là-même, d’éluder que le Maroc est ainsi le deuxième pays d’Afrique derrière le Rwanda (38ème), bien loin devant le Brésil (124ème) et l’Argentine (126ème), devançant entre autres l’Italie, le Mexique, l’Inde, le Luxembourg, l’Indonésie (occupant respectivement le rang 58, 60, 63, 72 et 73).

Pour ensuite écarter d’un revers de main ce classement en l’opposant à des « indices qui comptent », sous-entendant que le précédent ne compte pas.

« Les familles qui le peuvent se tournent vers les écoles privées, aux niveaux pourtant aussi hétéroclites que ceux du public. ».

Que revêt cette fausse démonstration, sinon une évidence : dans tous les pays du monde, les familles qui le peuvent se tournent vers les écoles privées. Quant au niveau hétéroclite prétendu, de nouveau, aucune référence n’est affichée.

« Cette situation critique est soulignée par de nombreux rapports, marocains et internationaux. Une étude de la Revue internationale d’éducation de Sèvres juge « vitale une réforme radicale qui permettra au système éducatif marocain de progresser et de remplir ses missions » ». Et de renvoyer à Rahma Bourqia, « Repenser et refonder l’école au Maroc : la Vision stratégique 2015-2030 », Revue internationale d’éducation de Sèvres, n° 71, avril 2016.

Or, la phrase « vitale une réforme radicale qui permettra au système éducatif marocain de progresser et de remplir ses missions », ne figure nulle part ; la citation que l’auteur brandi comme un sésame absolu est faussement attribuée à Rahma Bourqia.

En son excellente étude d’avril 2016 relative aux Repères sur les systèmes éducatifs étrangers, l’éminente sociologue Madame Bourqia a examiné avec son habituelle minutie, le rapport du Conseil Supérieur de l’Education, de la Formation et de la Recherche Scientifique du Royaume du Maroc, instance consultative indépendante de bonne gouvernance, de développement durable et de démocratie participative instituée par l’article 168 de la Constitution.

Intitulé Pour une école de l’équité, de la qualité et de la promotion. Vision stratégique de la réforme 2015-2030, ce rapport de 99 pages traite de la stratégie visant à édifier une nouvelle école dont les principaux piliers sont l’équité et l’égalité des chances, la qualité pour tous et la promotion de l’individu et de la société, vision qui a donc fait l’objet de toute l’attention de Madame Bourqia en son article référencé.

Ce point culminant relevé, sera développée la réponse critique au reportage visé.

LA REPONSE CRITIQUE

Sans discontinuité aucune depuis treize siècles, l’institution royale marocaine revêt un caractère intangible que nul ne saurait discuter.

Abstraction faite du Titre III « De la royauté » en ses articles 41 à 59 de la Constitution du 1er juillet 2011, qui pose les fondements de l’ordre institutionnel marocain, il faut être dénué de toute clairvoyance pour occulter le fait que c’est la seule et unique immuabilité de l’institution monarchique qui a permis la mise en place d’un Etat de droit en ce 21ème siècle.

Que tout contradicteur effectue au préalable un inventaire culturel, économique, politique, sécuritaire et structurel du Maghreb arabe, de l’Algérie à l’Egypte en passant par la Libye et la Tunisie, où, depuis neuf ans, tout n’a été que graves violences, changement de régimes, chaos.

Qu’il ne manque non plus de procéder à un tour d’horizon africain sur les deux dernières décennies pour réaliser un constat objectif : d’incessantes turbulences.

L’exercice peut être conduit jusqu’à la seconde moitié du 20ème siècle et la période dite post coloniale.

Pour se rendre à l’évidence : l’exception du royaume du Maroc, qu’il serait vain de pointer sous quelques prétextes relatifs à de la pure subjectivité allant de la personne du roi à son titre de Commandeur des croyants Amir Al Mouminine.

« Dans le cours de chaque siècle, le Très-Haut choisit parmi les peuples un homme qu’il décore de toutes les vertus royales ; il le rend digne de tous les éloges et lui confie, avec les affaires de ce monde, le soin du repos de ses serviteurs. C’est ce souverain qui ferme la porte à tous les excès, à tous les troubles et à toutes les séditions. Il fait pénétrer dans tous les cœurs le respect et la crainte dérivant de la majesté qu’il déploie à tous les yeux, afin que ses sujets, vivant sous l’abri tutélaire que leur offre sa justice, jouissent de toute sécurité et désirent voir se prolonger la durée de son règne[1] ».

Ces propos étaient ceux d’un homme (le vizir Abou Ali Hassan dit Nizam Al Molk – l’ordre du royaume) dont l’influence qu’il exerça au 11ème siècle pendant plus de trente ans aux côtés du sultan Melik Chah (fils du Seldjoukide Alp Arslan), lui survécut par les idées qu’il fît prévaloir dans l’administration d’un empire qui s’étendit pendant un long temps, des bords de la Méditerranée à l’Asie centrale (actuels Ouzbékistan, Kazakhstan, Tadjikistan).

Ils précédaient de cinq siècles ceux de Nicolas Machiavel et son célèbre traité « Le Prince », avec la différence notable qu’ils émanaient d’un auguste praticien du pouvoir et non d’un théoricien politique.

Loin d’un quelconque anachronisme, ils sont d’une criante actualité, tel que le révèle la gestion de la pandémie Covid-19 par le roi Mohammed VI.

Sans que la liste ne soit exhaustive, ont été décidés la suspension du paiement des charges sociales, la mise en place d’un moratoire pour le remboursement des crédits bancaires, l’activation d’une ligne supplémentaire de crédit de fonctionnement, le report des échéances fiscales, des mesures en faveur des salariés. La création d’un fonds spécial dédié à la gestion de la pandémie du Coronavirus a collecté en une semaine près de 3 milliards d’euros, soit près de 3% du P.I.B. A même été développé un système d’indemnisation pour les travailleurs du secteur informel. Depuis mi-avril, reconverties, une dizaine d’usines « textiles » produisent quotidiennement un volume de 5 millions de masques ; autosuffisant pour la demande de toute sa population – dont le port du masque est obligatoire depuis le 7 avril, le Royaume s’offre même l’audace de l’exportation à la demande de plusieurs pays.

Après s’être lancé dans la fabrication de respirateurs artificiels, le Maroc s’est attelé au réaménagement de halls d’exposition en hôpital de campagne. Au 19 avril, ont été confirmés 143 morts. Quelle réflexion adopter ainsi, au regard de l’hécatombe sur la rive nord de la méditerranée, des 7ème[2], 8ème[3] et 13ème[4] pays les plus riches au monde ?

Oui, le Maroc change vraiment[5] ; non le Maroc ne doit pas beaucoup mieux faire[6], non, le roi n’est pas absent[7], non, le Maroc n’est pas pétrifié par son roi[8], non, au Maroc, le Rif ne défi pas le roi[9], non au Maroc, on ne te traite pas « comme un insecte ». Le Maroc sacrifie son économie pour la santé de ses citoyens[10]. L’extrême réactivité des décisions et l’énorme mobilisation de toutes les forces vives dont le Maroc fait preuve depuis plus d’un mois, ne sont fondées sur une moyenne ni arithmétique, ni géométrique, n’en déplaise aux experts statisticiens du PNUD et à celui qui allègue que « Le Maroc de Mohammed VI change d’allure dès que l’on évoque les indices qui comptent ».

La gestion de la crise pandémique a rappelé cette évidence : l’inaltérabilité de l’institution royale. Reposant sur des siècles de pratique aigüe, elle est gravée au sommet de l’ordre juridique marocain : l’article 42 alinéa 1er de la constitution du 1er juillet 2011.

La réponse critique étant développée, une réflexion sur la posture intellectuelle s’impose.

REFLEXION SUR LA POSTURE INTELLECTUELLE

Il est acquis que l’intellectuel répondrait par essence à une vision universelle d’éthique, comprenant depuis l’antiquité grecque, la sagesse, l’intelligence, la prudence, la libéralité et la modération, cet ensemble de principes moraux qui s’imposent aux personnes exerçant une même profession, pratiquant une même activité ; « parmi les dispositions, celles qui méritent la louange, nous les appelons des vertus[11] ».

Qu’en est-il lorsque ces pratiques, au lieu de décrire et d’analyser le réel, sont orientées vers une autonomie imposant leurs propres normes, leurs valeurs spécifiques, leur vérité, leur univers, leur microcosme, transfigurant et réincarnant une réalité ? Pire, qu’en est-il lorsque, rompant avec la culture, la connaissance, le savoir et l’érudition, l’intellectuel au jargon déplorable, au racisme à peine voilé, à l’appareil intellectuel sans épaisseur, devient un « informateur indigène » en adoptant une posture ascendante, faisant abstraction d’une réalité complexe, dynamique, hétérogène ?

L’auteur du reportage qui se définit comme journaliste, se décrit par ailleurs spécialisé sur le Maghreb et le Moyen-Orient, revendiquant ainsi la compétence d’un expert régional dont le périmètre est réduit à une entité globale et unique, permettant les raccourcis les plus grossiers : « Le Maroc se cherche dans une ambiance qui n’est pas sans rappeler les dernières années du régime de Zine El-Abidine Ben Ali, lorsque la Tunisie vivait sous la coupe des Trabelsi, la belle-famille du président. La fin d’une ère approche-t-elle ? »

Ainsi, a la vie dure ce « système de fictions idéologiques » qu’Edward Said désignait « l’orientalisme », aux « sérieuses implications, pas seulement parce que, intellectuellement, il est peu honorable. »

« Si entre-temps, les Arabes, les musulmans ou le tiers et le quart monde suivent après tout des voies inattendues, nous ne nous étonnerons pas de trouver un orientaliste pour nous expliquer que cela démontre que les orientaux sont incorrigibles, et prouve donc qu’on ne peut avoir confiance en eux[12] ». Tel est le mot final de notre reporter du Monde Diplomatique – « Tous ceux qui vous diront que le roi est le ciment du pays sont ceux qui ont encore quelque chose à perdre dans le système actuel », affirme le journaliste Omar Radi, spectateur attentif d’un Maroc à l’avenir de plus en plus incertain -, cogitation qui laisse songeur.

Plus prosaïquement, les titres à sensation et ce journalisme d’opinion non maîtrisée, fanfaron, avec des micro-trottoirs anonymes, à nostalgie paternaliste, colonialiste, ne servent personne. Le monde évolue plus vite que jamais ; toute idée manifestée sous la forme d’une soumission économique et intellectuelle, n’est que l’expression d’un esprit menotté. L’actuelle pandémie l’a démontré en quelques semaines. Quant à la liberté de blâmer, elle ne doit jamais se départir de la rigueur dont elle se prévaut.

(*) Avocat au barreau de Paris

Références:

[1] Nizam Al-Mulk « Siasset Namèh » Traité de gouvernement – traduit par Charles Schefer – E. Leroux 1893., Chap. 1er.

[2] Y. PhilippinA. RougetC. Fayol et M. Delattre, « Masques : après le mensonge, le fiasco d’Etat », Médiapart, 10 avril 2020.

[3] Cécile Debarge et Riccardo Antoniucci, « En Italie, la dérive autoritaire au nom du confinement », Médiapart, 20 avril 2020.

[4] José-Manuel Lamargue, « Covid-19, l’apocalyptique réalité espagnole », Franceinfo, 04 avril 2020.

[5] Ne pas lire Kader Abderrahim et Zakya Daoud, « Le Maroc change-t-il vraiment ? », Le Monde diplomatique, février 2000.

[6] Ne pas lire Jean-Pierre Séréni, « L’économie du Maroc. “Bien, mais doit (beaucoup) mieux faire” », Orient XXI, 24 février 2020.

[7] Ne pas lire Ignacio Cembrero, « Mohammed VI, l’absentéisme déconcertant du roi du Maroc », Orient XXI, 23 octobre 2017.

[8] Ne pas lire Pierre Daum, « Le Maroc pétrifié par son roi », Le Monde diplomatique, octobre 2016.

[9] Ne pas lire Aboubakr Jamaï, « Au Maroc, le Rif défie le roi », Le Monde diplomatique, juillet 2017.

[10] Réda Dalil, « Le Maroc sacrifie son économie pour la santé de ses citoyens », Edito Tel Quel, 17 avril 2020.

[11] Aristote « Éthique à Nicomaque » – Traduction (1959) J. Tricot (1893-1963) Éditions Les Échos du Maquis, v. : janvier 2014, p. 40 et 41.

[12] Edward W. Said « L’orientalisme – L’orient créé par l’occident » Seuil 2005, p. 346.

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